, Bulletin n°36
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Algérie

Algérie : les enjeux des revendications démocratiques et politiques

La carte de la division et de la répression

Après l’annulation début juin des élections présidentielles par le Conseil constitutionnel, faute de candidats, le chef de l’État major, Gaid Salah, s’est tu pendant plusieurs jours. Puis, sortant de son mutisme, il a réaffirmé son appel au dialogue, la volonté d’organiser une élection présidentielle le plus rapidement possible, de maintenir la constitution, de lutter contre la corruption... et d’augmenter encore d’un cran la répression. Expliquant que « l’Algérie n’a qu’un seul drapeau » il a ainsi menacé de réprimer tout manifestant brandissant un autre drapeau que le drapeau algérien et notamment le drapeau amazigh.

Le vendredi suivant, le 21 juin, alors qu’une foule de manifestants déferlaient dans les rues contre la volonté de diviser de Gaid Salah, pour que ce dernier parte, la police arrêtait notamment plusieurs détenteurs de drapeau amazigh. Les jours suivants plusieurs manifestations avaient lieu pour exiger la libération des prisonniers politiques et certains barreaux (comme à Bejaia ou à Tizi Ouzou) firent grève. Le vendredi 28 juin, à nouveau, les arrestations de manifestants portant des emblèmes amazighs furent nombreuses.

2019, Algérie, prison pour motif le port d'un emblême amazig

Le lendemain, le samedi 29 juin, Lakdhar Bouregaâ, vétéran de la guerre d’indépendance et membre fondateur du parti FFS était arrêté. Il rejoint ainsi les dizaines d’Algériens arrêtés pour délit d’opinion. Parmi eux, des personnes pas ou peu connues et des figures plus connues, comme Hadj Ghermoul (qui a brandi fin janvier une pancarte sur laquelle il était écrit « non au cinquième mandat »), le général en retraite Hocine Benhadid, la secrétaire générale du Parti des travailleurs Louisa Hanoune, le militant des droits de l’Homme, Kamel Eddine Fekhar, arrêté en mars et décédé en prison.

Une brèche dans l’ouverture de négociations avec le régime

L’arrestation de Lakdhar Bouregaâ est révélatrice des derniers développements au sein de la révolution et de la contre-révolution en Algérie.

Ainsi, le 27 juin Lakdhar Bouregaâ avait déclaré qu’il « ne participer[ait] pas à la conférence de l’opposition prévue pour le 6 juillet », prédisant « l’échec de cette conférence » car, notamment « y prendront part des partis refusés par la rue et le peuple algérien », « Ce sont une partie de la crise, ils ne peuvent donc pas trouver la solution », « Le pouvoir a un plan. Il a déjà le nom du futur président et cherche un moyen de le légitimer ». Cette conférence doit être organisée par un regroupement appelé la « Conférence nationale des Dynamiques de la société civile » dans laquelle on trouve de nombreux partis, associations et syndicats. Ce regroupement a tenu une première réunion le 15 juin et a, à son issue, publié un texte.

De plus, la veille, le 26 juin, le nom de Lakdhar Bouregaâ était apparu parmi les noms des individus et organisations signataires du « Pacte pour une véritable transition démocratique », publié le jour-même. Dans ce pacte, les signataires (parmi lesquels on trouve le PST, le FFS, le PT...) expliquaient notamment, contre les aspirations de Gaid Salah, « nous considérons que l’organisation d’une élection présidentielle dans le cadre du système actuel ne servira qu’à sa régénération » et que :

« Aucune négociation et aucune transition démocratique ne sont possibles sans :
• La libération immédiate de tous les détenus politiques et d’opinion
• La libération du champ politique et médiatique.
• L’arrêt immédiat des harcèlements judiciaires et des menaces contre les citoyens, les militants des partis politiques et de leurs organisations, du mouvement associatif, des syndicalistes, des militants de droits de l’Homme, des journalistes …
• L’arrêt immédiat du bradage des richesses nationales et la récupération des biens spoliés ».

En outre les signataires fixaient comme objectif « l’organisation d’une période de transition qui réunit les moyens politiques pour l’expression d’une véritable souveraineté du peuple et l’édification d’un État de droit démocratique ». Dans la liste des revendications concernant les libertés démocratiques, une revendication d’ordre économique pointait également « La souveraineté populaire sur les richesses naturelles de la nation. ».

Ce deuxième regroupement (qui émane d’un appel lancé le 18 juin) est en porte à faux avec la « Conférence nationale des Dynamiques de la société civile ». Il peut contribuer à la rendre caduque et à entraver le plan de Gaid Salah qui souhaite maintenir le régime en amorçant un dialogue avec une opposition marionnette.

Revendications démocratiques et politiques

Dans le « Pacte pour une véritable transition démocratique », nombre des revendications démocratiques mises en avant correspondent à des revendications exprimées dans la rue depuis le 22 février. Toutefois, quelques revendications politiques, de taille, sont absentes du pacte : l’exigence du départ de tout le clan Bouteflika, et notamment de Gaid Salah et de Bensalah ne sont pas mentionnées. De même est absent le refus de négocier avec le clan.

Ainsi, la formation d’un front uni mettant en avant des revendications démocratiques et notamment la libération immédiates des prisonniers politiques est un point d’appui dans la mobilisation contre le régime, mais présente aussi des limites.

La révolution algérienne qui a surgi le 22 février est arrivée à obtenir la démission de Bouteflika, l’annulation des élections présidentielles voulues par Gaid Salah, la démission de Sidi Said, chef de l’union syndicale UGTA. Alors que Gaid Salah essaye de donner l’illusion du changement en mettant en avant la lutte contre la corruption et en sacrifiant quelques pions du régime comme l’ancien premier ministre Ouyahia, il utilise également la répression et cherche des interlocuteurs afin de faire refluer la révolution et maintenir le régime honni en place.

La réponse de la rue aux tentatives de division et à la répression est très claire. Elle est complétée par la mise en place de comités, et depuis le 1er juin d’un « Réseau de lutte contre la répression, pour la libération des détenus d’opinions, et pour les libertés démocratiques » avec notamment pour objectif d’aider à la libération des détenus et à la centralisation des informations.

La réponse de la rue à la volonté de dialogue de la part de Gaid Salah est également très claire. Mais au sein des partis, syndicats et associations, les positions sont divergentes. Certes la conférence organisée par le président par intérim Bensalah le 22 avril, pour dialoguer et préparer l’élection présidentielle du 4 juillet, avait, du fait de la mobilisation, été boycottée. Mais le regroupement des « Dynamiques de la société civile » et sa conférence nationale du 6 juillet, peuvent être un point d’appui pour Gaid Salah et son régime. Par contre le regroupement du « Pacte pour une véritable transition démocratique », s’il ne rejette pas le dialogue avec le pouvoir, en mettant des conditions démocratiques à un tel dialogue, le rend beaucoup plus difficilement acceptable par Gaid Salah.

Ces deux regroupements cherchent à être légitimés par le hirak. Mais pour le moment, la rue reste indépendante de ces deux regroupements et le peuple algérien poursuit massivement sa révolution, par ses manifestations massives contre le régime, mais aussi par des regroupements et des luttes à l’échelle des quartiers, des universités, sur les lieux de travail et dans les syndicats (avec notamment une bataille qui se poursuit au sein de l’UGTA).

Alors que la rue rejette Gaid Salah et tout dialogue avec le gang, le gouvernement français se tait sur la répression menée par le régime algérien (sauf après la mort de Fekhar lorsque, interrogé par la presse, il a expliqué que la France « réitère son attachement à la liberté d’expression partout dans le monde ») et prône... le « dialogue démocratique » ! Ainsi Jean-Yves le Drian expliquait au journal le Point en juin « la solution, c’est le dialogue démocratique » : comment considérer qu’un dialogue démocratique puisse avoir lieu alors que le régime arrête des opposants pour des délits d’opinion ? « Le seul souhait de la France, c’est que les Algériens puissent trouver ensemble les chemins d’une transition démocratique » : « ensemble »... donc avec le régime. Par ses déclarations, certes plus rares et plus mesurées qu’au début de la révolution algérienne, le gouvernement français signifie toujours son soutien au régime algérien.

Messaoud Leftissi, militant arrêté vendredi 21 juin, brandissant ici une caricature de Gaïd Salah

Messaoud Leftissi, militant arrêté vendredi 21 juin, brandissant ici une caricature de Gaïd Salah


Tout soutien du gouvernement français à Gaid Salah et son clan ne peut être que dénoncé, en Algérie mais également en France, et notamment par le mouvement ouvrier français. La revendication du peuple algérien pour le départ de Gaid Salah et son clan, pour la chute de ce système est légitime. Les appels à la libération immédiate des prisonniers politiques et à l’arrêt des mesures répressives, les revendications concernant les libertés démocratiques et l’auto-organisation des populations laborieuses, des chômeurs et de la jeunesse sur leurs propres bases ne peuvent être que soutenus.

29 juin 2019

Solidarité avec la mobilisation populaire en Algérie

Motion adoptée au congrès SNUipp des Yvelines (78) le 21 mai 2019

Depuis le 22 février, le peuple algérien s’est mobilisé d’abord contre le 5e mandat de Bouteflika et aujourd’hui pour en finir avec « le système », c’est-à-dire avec un système corrompu et antidémocratique permettant le pillage du pays par ceux que les Algériens appellent les « 40 voleurs ». Contre ce « système », dans toute l’Algérie se poursuivent des manifestations pacifiques ainsi que des appels à la grève.

Depuis le début de cette mobilisation, le pouvoir algérien a opéré plusieurs reculs tactiques, dont la mise à l’écart de Bouteflika. Mais le « système » reste en place contrairement à ce qu’exigent les manifestants qui contestent aujourd’hui la tenue d’élections le 4 juillet sous contrôle du pouvoir militaire.

Nous saluons cette mobilisation d’ores et déjà historique, apportons notre soutien à ce combat de tout un peuple, un soutien à l’exigence réaffirmée aujourd’hui d’en finir avec le « système » et ses manœuvres, et un soutien tout particulier aux salariés qui agissent pour construire un syndicalisme indépendant de l’appareil d’État.

Par ailleurs, force est de constater que le gouvernement français s’est d’abord tu quant à la situation ubuesque d’un gouvernement dirigé par l’ombre d’un président n’existant plus aux yeux des Algériens qu’au travers de ses portraits. Puis Macron a soutenu les reculs tactiques successifs du pouvoir en Algérie (par exemple, la tentative du « mandat 4+ ») et mis l’accent sur le fait que l’Algérie serait un « pays clé en Afrique et en Méditerranée ».

Ces manœuvres successives de Macron collant aux manœuvres successives du régime lui ont valu de la part des manifestants algériens une flopée de pancartes et de slogans hostiles.

Nous condamnons quant à nous cette connivence du pouvoir français avec le pouvoir corrompu algérien.

Le congrès du SNUipp 78 apporte son plein soutien au peuple algérien dans son combat contre le « système » et pour ses droit démocratiques, qui incluent notamment les droits à une activité syndicale indépendante du pouvoir.

C’est sur les bases ci-dessus indiquées que nous demandons l’arrêt de la répression en Algérie et la libération des emprisonnés politiques. Cette exigence est d’autant plus impérieuse que le général Gaïd Salah, le 20 mai s’est montré particulièrement menaçant à l’égard des manifestants.

Pour : 14 ; Contre : 0 ; Abstention : 2

* * *

Début juin, alors que Gaïd Salah (chef de l’armée) comme Bensalah (le chef de l’État par intérim) affirment vouloir maintenir « le système » en appelant l’ensemble de la classe politique au dialogue, alors que les manifestations de vendredi réaffirment clairement la volonté d’en finir avec le régime sous des mots d’ordres tels que : « Ni dialogue, ni discussion, ni entente, jusqu’à ce qu’ils partent tous », le ministre français des Affaires étrangères, J.Y. Le Drian, se fait l’écho des demandes du régime, en affirmant notamment « La solution, c’est le dialogue démocratique ».

En France, le soutien des organisations du mouvement ouvrier, des travailleurs et de la jeunesse à la révolution algérienne est d’autant plus important que le général Gaïd Salah, s’est montré particulièrement menaçant à l’égard des manifestants. D’où l’importance que les militants interviennent en ce sens.

Mur d'Alger, 2019, oiseau de la liberté

 
 
Mis à jour le
10
novembre
2019