, Bulletin n°35
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Edito

Édito : une situation pardoxale ?

Alors que Macron se heurte à une hostilité croissante du fait de sa politique, alors qu’il se trouve confronté depuis novembre à la mobilisation imprévue des Gilets jaunes, et alors que sa politique frontalement pro-européenne se heurte au renforcement des partis et gouvernements nationalistes, hostiles à ses projets, celui-ci n’en poursuit pas moins son offensive contre les travailleurs et tente de reprendre l’initiative politique, tant sur le terrain national qu’international .

Cette situation peut sembler paradoxale.

Une offensive parfaitement réactionnaire

En dépit d’une mobilisation incontestable des salariés contre les réformes gouvernementales, en particulier au printemps 2018 contre la réforme de la SNCF et la destruction du statut des cheminots, Macron pouvait se réjouir, en octobre 2018, d’avoir pu faire passer quasiment toutes les réformes prévues pour les dix huit premiers mois de son mandat. Dont l’attaque contre le code du travail.

Tout au plus avait-il dû repousser de quelques mois son projet de réforme constitutionnelle. Certes, sa popularité s’était effondrée dans les sondages, et l’éclatement de l’affaire Benalla avait permis au Parti républicain de reprendre l’offensive contre Macron. De même ses discours en faveur d’un renforcement de l’Union européenne se heurtaient à l’hostilité ou au scepticisme des autres gouvernements.

Mais tout cela n’empêchait pas Macron de rester droit dans ses bottillons et de poursuivre sa politique.

Survint l’imprévu.

Un surgissement spontané, dans des conditions déterminées

Préparée par des pétitions contre la hausse du prix du gazole, et relayée fin octobre par nombre de médias, la mobilisation dite des Gilets jaunes déferla de manière imprévue début novembre, sous une première forme originale : l’occupation, souvent jour et nuit, de nombreux ronds points aux quatre coins du pays.

Depuis, cette mobilisation a fait preuve d’une ténacité indéniable, regroupant des couches sociales diverses : salariés de petites entreprises, retraités, artisans, auto-entrepreneurs, chômeurs et petits patrons.

Ce mouvement, même si cela n’est pas explicitement formulé, tend à demeurer une force indépendante des deux classes fondamentales que sont la bourgeoisie et le prolétariat. La revendication majeure, « Macron démission » vise le « président des riches ». Elle ne conduit pas pour autant à rallier le mouvement ouvrier.

Car, en dépit des tentatives de rapprochements impulsées par divers syndicats (Solidaires, certains syndicats de la CGT….) et par divers groupes politiques (tout ou partie du NPA, de la France insoumise, etc…), de la présence de Gilets jaunes à des manifestations syndicales (le 5 février…), la méfiance demeure prégnante parmi les Gilets jaunes vis-à-vis des organisations du mouvement ouvrier, partis et syndicats.

Cette volonté d’autonomie semble l’emporter dans la majorité des groupes : c’est ainsi que l’ « Assemblée des assemblées » de Gilets jaunes qui s’est tenue à Commercy fin janvier constate, dans son document de synthèse, que parmi les groupes « Le principe de convergence des luttes » revient souvent, mais « à condition de maintenir une indépendance et ne pas être récupéré » et constate qu’il y a « désaccords quant à la position à avoir vis à vis des syndicats : convergence ou non ».

Cela s’explique pour une part par la composition sociale des Gilets jaunes, parmi lesquels se retrouvent des artisans et de tout petits patrons, lesquels aspirent à davantage de protectionnisme. D’où la présence fréquente et emblématique, dans les cortèges, du drapeau national (parfois de la croix de Loraine).

Pèse aussi dans cette défiance la politique suivie par les syndicats. Cette question est rarement évoquée. Y fait néanmoins clairement référence la tribune publiée le 20 novembre dans la presse (signée par Annick Coupé, Patrick Farbiaz, Pierre Khalfa, Aurélie Trouvé, membres d’Attac et de la Fondation Copernic).

Cette tribune est titrée : « Les gilets jaunes sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social ». Elle précise : « Ces échecs se sont accentués depuis la bataille de 2010 sur les retraites jusqu’à celle sur les lois Travail ou la SNCF, et ont des raisons stratégiques toutes liées à l’incapacité de se refonder sur les plans politique, organisationnel, idéologique, après la guerre froide, la mondialisation financière et le refus de tout compromis social par les classes dirigeantes. Nous sommes tous comptables, militants et responsables de la gauche politique, syndicale et associative, de ces échecs ».

Mais cette tribune ne précise pas l’une des causes majeures de ces échecs : la politique systématique de dialogue social pratiquée par toutes les directions syndicales. Ce dialogue social conduit à la collaboration de classes, il tend à effacer toute frontière de classe, tout intérêt de classe. Il est complémentaire au renoncement - même verbal - à toute perspective pour en finir avec le capitalisme. En pratique, ce dialogue conduit à renoncer au combat pour le retrait des « réformes » réactionnaires et désarme les travailleurs.

C’est dans ces conditions qu’a pu se réaliser la jonction, très instable, entre de petits et micro entrepreneurs écrasés (ou redoutant de l’être) par la concurrence du grand capital et des salariés souvent inorganisés et méfiants vis à vis des syndicats ouvriers.

Une impasse programmatique

Corrélativement à cette composition sociale hétérogène, il y a l’absence de plate forme revendicative unifiée, seulement des listes de revendications parfois contradictoires.

En général, les militants « optimistes » jugent ces revendications proches de celles des syndicats, sans préciser d’ailleurs si ce sont celles des bureaucraties syndicales ou des syndiqués. Pourtant, si l’on prend des exemples précis, ces revendications méritent réflexion.

L’une des plus importantes liste, publiée le 29 novembre, fut envoyée aux députés. Parmi la quarantaine de revendications, nombreuses sont celles qui peuvent être qualifiées d’ « ouvrières », par exemple : « SMIC à 1300 euros net. Les salaires de tous les Français ainsi que les retraites et les allocations doivent être indexés à l’inflation », ou encore : « Maximum 25 élèves par classe de la maternelle à la Terminale ».

Mais on trouve aussi la demande de « Moyens conséquents accordées à la justice, à la police, à la gendarmerie et à l’armée », le retour du mandat présidentiel à sept ans ou bien « limiter davantage le nombre de CDD pour les grosses entreprises », formulation qui exclut donc les PME et artisans.

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Une autre liste a été publiée le 23 novembre par le Gilet jaune Maxime Nicolle, alias « Fly rider ». Elle aurait été construite à partir de 30 000 réponses à des questions auxquelles il fallait répondre oui ou non.

Figurent en bonne place l’augmentation du SMIC, mais aussi la « baisse des charges patronales », l’ « augmentation des aides financière publiques pour l’embauche en CDI en CDD ainsi que pour les contrats d’apprentissage » et la « Diminution de l’assistanat », que défendent d’abord les petits patrons.

À Commercy fin janvier, l’ « Assemblée des assemblées » a essayé de fédérer un mouvement qui demeure fondamentalement inorganisé. À cette occasion furent rassemblées les revendications formulées par 648 Gilets jaunes (une quinzaine de groupes) : six d’entre elles recueillent plus de la moitié des avis, dont la suppression de l’ISF et la « hausse des salaires les moins élevés », l’instauration du RIC, une VIe République, et l’amélioration des services publics.

D’autres ont moins de succès : la retraite à 60 ans (17% des « avis »), l’abrogation de la loi Khomri (5%)...

Et les réformes de Macron ?

Plus frappant est le fait que, d’une manière générale, est absente l’exigence du retrait des projets gouvernementaux, dont la réforme des retraites (unification des divers régimes par un système à points).

Ainsi, la liste du 23 novembre propose « l’Augmentation des retraites » mais en même temps « la fin des régimes spéciaux », ce qui est exactement le projet de Macron.

La liste du 29 novembre revendique : « Retraite à 60 ans » (55 ans pour les métiers « usant le corps »), « Pas de retraite en dessous de 1200 euros » et précise : « Le système de retraite doit demeurer solidaire et donc socialisé (Pas de retraite à point) ». Mais il est aussi demandé : « Même système de sécurité social pour tous (y compris artisans et auto-entrepreneurs). Fin du RSI », ce qui est un axe majeur du projet Macron.

Dans la liste de Commercy figure aussi, outre la retraite à 60 ans, la revalorisation des retraites (7% des avis) et le maintien de la réversion (7%) mais là encore rien n’est dit par rapport au projet de Macron discuté depuis un an par les représentants syndicaux.

Constatons donc que, si nombre de militants syndicaux ou d’organisations de « gauche » ont mis le gilet jaune, ils ont soit échoué, soit renoncé, à faire reprendre par les Gilets jaunes le rejet des réformes votées ou en préparation et le refus du dialogue social que mènent les dirigeants syndicaux avec le gouvernement.

De même est-ce le silence total par rapport à la loi Collomb, déjà votée, contre les migrants.

La liste du 29 novembre, par exemple, demande « Que les demandeurs d’asiles soient bien traités »… Mais en même temps, demande « que des camps d’accueil soient ouverts dans de nombreux pays du monde, dans l’attente du résultat de la demande d’asile » et « Que les déboutés du droit d’asile soient reconduits dans leur pays d’origine », deux propositions que met déjà en pratique le gouvernement.

Il est vrai que souvent, en particulier dans les villes où l’extrême droite est active, il n’est guère possible de déployer une banderole en défense des migrants dans une manifestation de Gilets jaunes.

Les Gilets jaunes enjeu de la lutte des classes

Du fait de sa diversité et son positionnement, ce mouvement est un enjeu entre des forces opposées qui tentent d’en prendre le contrôle.

On a ainsi vu le parti de Marine le Pen et le PR de Wauquiez apporter, en novembre-décembre, un bruyant soutien avant de se mettre en retrait. Mais les groupes d’extrême droite ou fascistes continuent à tenter de s’imposer, y compris par la violence, avec leurs slogans et leurs banderoles ( à Chambéry le 15 décembre, plus récemment à Paris et à Lyon).

D’un autre côté, des groupes tels le NPA, la FI et des Syndicats (Solidaires ou des sections CGT) se sont engagés dans le mouvement, affrontant parfois les groupes d’extrême droite. Mais le meilleur moyen de gagner au mouvement ouvrier la mobilisation des Giles jaunes (ou la majorité d’entre eux) serait que les organisations ouvrières rompent avec le gouvernement, avec le dialogue social. Sur cette base, le combat pour le retrait des réformes de Macron, celle des retraites en particulier, pourrait jouer un rôle décisif.

Décembre 2018 : une possibilité de jonction
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L’inquiétude du pouvoir s’était exprimée, dès le début de la mobilisation des Gilets jaunes, par une répression (policière et judiciaire) rarement égalée depuis longtemps. Le surgissement de la mobilisation lycéenne le 30 novembre, et de celle des étudiants, se traduisit par un surcroît de violence. Car la menace était sérieuse : à l’appel d’un syndicat lycéen, l’UNL, nombre de lycées partirent en grève sur un corpus revendicatif limpide, et parfaitement juste : abrogation de la loi relative à l’Orientation et à la Réussite des Étudiants (ORE) et de Parcoursup, abrogation de la réforme du baccalauréat et du lycée, abrogation de la réforme de la voie professionnelle et abandon du projet du SNU (Service national universel).

Parallèlement, les étudiants commençaient à se mobiliser contre la hausse massive et scandaleuse des droits d’inscription pour les étudiants étrangers. Cette double mobilisation, distincte des Gilets jaunes, inquiéta d’autant plus le pouvoir qu’il savait les traditions d’organisation qui se perpétuent parmi les étudiants.

La grève générale de l’éducation nationale était soudainement possible. La répression eut pour objectif de briser ce mouvement jaillissant. La politique des directions syndicales, qui laissa isolée la jeunesse face à la répression, contribua à la mort du mouvement, qui ne put rebondir après les congés de fin d’année.

Une possibilité majeure de jonction politique entre deux mobilisations de caractère différent fut ainsi détruite. Macron avait donc le terrain libre pour tenter de reprendre l’initiative, non sans avoir fait quelques vagues concessions (le report de la hausse des taxes sur le gazoile) et de pseudo hausses de salaires (une prime d’activité financée par l’impôt).

Il engagea alors un le grand débat national.

Un grand débateur frimeur

Ce grand débat a été engagé pour essayer de noyer la mobilisation des Gilets jaunes. Officiellement, il s’agissait de donner la parole à tous les Français, à travers des milliers de réunions. En réalité, les médias ont valorisé les réunions tenues par Macron, débateur frimant dans des réunions rassemblant des notables locaux. Quant aux centaines de milliers de contributions déposées sur un site dédié, elles ont le « charme » d’être anonymes. Un journaliste du Monde a ainsi identifié un même message reproduit 4500 fois.

Quant au traitement de ces données rassemblées du 15 janvier au 15 mars, il est confié à un institut privé spécialisé dans les sondages et faisant appel à un logiciel construit sur des mots et idées clefs : « on ne trouvera donc que ce que l’on cherche » commente perfidement un concurrent.

De là, en avril, Macron doit extraire des idées qui lui conviennent pour essayer de rebondir politiquement, avant la campagne électorale des européennes.

Renaissance de l’Europe « face aux migrations » ?

Le 4 mars, Macron fait publier dans la presse des 28 membres de l’Union européenne une tribune qui lance sa campagne électorale. Il y réaffirme sa profession de foi en faveur d’une plus grande intégration de l’Union européenne, agrémentée d’ambitions écologiques, et de propositions sociales, notamment « pour chaque travailleur un bouclier social lui garantissant la même rémunération sur le même lieu de travail, et un salaire minimum européen, adapté à chaque pays » (proposition dont le seul objectif est de réduire la concurrence due aux bas salaires des pays de l’Est de l’Europe).

Mais l’essentiel de cette tribune relève de préoccupations sécuritaires : « interdire » notamment « le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères » ; et « remettre à plat l’espace Schengen » avec obligation d’un « contrôle rigoureux des frontières »  : « Une police des frontières commune et un office européen de l’asile, des obligations strictes de contrôle, une solidarité européenne à laquelle chaque pays contribue, sous l’autorité d’un Conseil européen de sécurité intérieure ».

« Les mêmes exigences » sont formulées quant à « la Défense » : « un traité de défense et de sécurité devra définir nos obligations indispensables, en lien avec l’OTAN et nos alliés européens : augmentation des dépenses militaires, clause de défense mutuelle rendue opérationnelle, Conseil de sécurité européen (…) ».

« Nos frontières doivent aussi assurer une juste concurrence... Nous devons réformer notre politique de concurrence, refonder notre politique commerciale : sanctionner ou interdire en Europe les entreprises qui portent atteinte à nos intérêts stratégiques et nos valeurs essentielles (…) ; et assumer, dans les industries stratégiques et nos marchés publics, une préférence européenne ».

Ces propositions, ce langage, ont une évidente intonation front nationaliste : « je crois, face aux migrations, à une Europe qui protège à la fois ses valeurs et ses frontières ».

Une intonation « front nationaliste »

De fait, Macron se situe sur le même terrain que le parti de Marine le Pen : la seule différence, c’est que cette dernière valorise les frontières françaises quand Macron préfère l’échelle européenne. Mais il n’y a pas un gouffre entre ces deux échelles : plusieurs partis d’extrême droite, comme en Autriche par exemple, sont devenus « européens compatibles », prônant une Europe chrétienne et xénophobe.

Quant à Laurent Wauquiez, il se félicite que Macron rejoigne ses positions sur la nécessité d’un protectionnisme européen, mais fustige tout fédéralisme européen en réaffirmant que « l’Europe doit et devra s’appuyer sur les nations ».

Plus amusante est la réaction du Hongrois Viktor Orban, l’ennemi préféré de Macron : « Dans les détails, nous avons bien sûr des divergences de vues, mais ce qui est bien plus important (….) c’est que cette initiative (est) un bon point de départ pour un dialogue sérieux et constructif sur l’avenir de l’Europe ».

Rappel à l’ordre

Mais pour Macron, les réactions allemandes furent moins plaisantes : publié le 9 mars, le plan pour l’Europe présenté par Annegret Kramp-Karrenbauer, nouvelle dirigeante de la CDU, fut la réponse de la bergère à l’apprenti berger. Elle soutient le projet de renforcer les frontières européennes et de durcir la politique migratoire, mais rappelle à sa manière que c’est l’Allemagne qui a vocation à conduire l’Europe. Histoire de se faire comprendre, elle avance quelques propositions qui ne peuvent que hérisser Paris. Ainsi, AKK réclame pour l’Europe « un siège permanent commun au conseil de sécurité » de l’ONU, une vieille revendication allemande (alors que la France veut garder son siège, et propose un autre siège pour Berlin).

De même, la nouvelle dirigeante allemande propose d’en finir avec l’ « anachronisme » strasbourgeois et déplacer à Bruxelles le Parlement européen où sont installées les autres institutions de l’U.E.

Puis elle jette aux oubliettes l’idée d’un « bouclier fiscal » pour les travailleurs : « Le centralisme européen, l’étatisme européen, la mutualisation des dettes, l’européanisation des systèmes sociaux et du salaire minimum seraient la mauvaise voie ».

Et elle enfonce le clou : « Une nouvelle fondation de l’UE ne peut se faire sans États nations ». De quoi redonner un peu le sourire à Laurent Wauquiez…

Un projet social démocrate imbibé de christianisme social
 
Dans cette situation, les difficultés de Macron, tant en France qu’à l’international, inquiètent la bourgeoise française. Cela s’exprime dans des cercles proches du christianisme social et de l’aile social démocrate issue du Parti socialiste, qui s’interrogent quant à l’avenir de Macron, sa capacité d’éviter une future explosion sociale, et considèrent que la gauche traditionnelle, émiettée, ne peut aujourd’hui constituer, si besoin était, une alternative gouvernementale. Ils réfléchissent donc à voix haute à préparer « leur » alternative.

Ce projet a été rendu public le 5 mars sous la forme d’un véritable programme politique présenté par Laurent Berger, dirigeant de la CFDT, et Nicolas Hulot, ex-ministre du gouvernement Macron.

Ce programme de 66 propositions est signé par 19 syndicats et associations, parmi lesquelles figurent, outre la CFDT et la fondation Nicolas Hulot, la CFTC et l’UNSA, la FAGE et la Cimade, la fondation Abbé-Pierre et le Secours catholique Caritas. Il se veut contribution au « grand débat national », débat présenté comme « une consultation citoyenne mise en place en réponse à la mobilisation des gilets jaunes » et s’adresse « au gouvernement, mais aussi aux chefs d’entreprises, aux élus locaux et aux citoyens ».

Ce manifeste, élaboré de décembre 2018 à février 2019, est lui-même une réponse aux Gilets jaunes. La peur des mobilisations, les craintes de l’avenir, expliquent cette initiative. Laurent Berger dit lui-même : « Si, à la fin du grand débat, la conclusion est soit institutionnelle, soit faite de mesurettes (…), ce sera un échec. La colère ressurgira sous d’autres formes, avec des issues qui nous inquiètent profondément ».

Le même Laurent Berger explique crûment ce qu’il pense des mobilisations de la jeunesse : « Je préfère toujours voir des lycéens se mobiliser sur des causes nobles et justes, pour le climat, contre le racisme ou le rejet de l’autre, plutôt que sur des choix sur telle ou telle réforme de droit du travail qui les concernera un jour mais pas tout de suit ». Surtout s’il s’agit d’une réforme à l’élaboration de laquelle a contribué la CFDT…

Quant au contenu de ce programme conçu pour s’ « inscrire dans la durée », il est digne de ses signataires.

Un programme réactionnaire

Souvent, ce sont des formulations générales, silencieuses sur les réformes menées par Macron. Ainsi s’agit-il d’ « accueillir dignement les migrants » sans dire mot des expulsions ni de la loi Collomb. De même veut-on « garantir une retraite par répartition avec un niveau de pension qui ne puisse pas être inférieur au SMIC pour une carrière complète » sans mot dire de la CSG ni de la réforme des retraites en chantier.

Ces propositions se démarquent parfois des mesures antisociales décidées par Macron. Ainsi veut-on « taxer les hauts patrimoines », mais sans rétablir pour autant l’impôt sur la fortune.

Pour le reste, il s’agit d’abord de préserver le système d’exploitation capitaliste : « il nous faut inventer un autre partage des richesses » en particulier « négocier le partage de la valeur ajoutée au sein des entreprises et avec les sous-traitants », et « taxer plus fortement les dividendes ».

Corrélativement, ce programme vise à soumettre davantage les syndicats à l’État, et les salariés aux besoins des entreprises, dans une perspective de cogestion à l’allemande : « mieux inscrire le Conseil économique social et environnemental dans le processus d’élaboration législatif », ou encore « instaurer une représentation pour moitié des salariés dans les conseils d’administration et les conseils de surveillance ».

L’axe est donc donné : pour Laurent Berger, une éventuelle alternative à Macron doit être construite sur la ligne de la « deuxième gauche », de la social-démocratie à l’Allemande.

Les dirigeants de « gauche » donnent leur bénédiction

Bien évidemment, Yannick Jadot, dirigeant d’Europe Écologie-les Verts « se réjouit » de ce plan. Mais Olivier Faure, dirigeant du PS, n’est pas moins enthousiaste : « je suis complètement en phase » et son groupe parlementaire reprendra « une grande partie » de ces propositions.

Benoît Hamon juge de son côté ce plan « utile » et Ian Brossat, pour le PCF, considère ce plan « intéressant », regrettant simplement qu’il n’aille « pas assez loin ».

Quant à la France insoumise, elle va dans le même sens : « j’espère que cet appel va permettre de donner une nouvelle impulsion » aux problématiques du réchauffement climatique et des inégalités indique Manon Aubry, tandis que Clémentine Autain regrette simplement que « ces propositions restent dans un cadre de réforme modeste » : pour les uns et les autres, ce projet ne serait donc pas fondamentalement réactionnaire.

Pendant ce temps les réformes continuent

Pendant que se poursuit la mobilisation des Gilets jaunes, avec ses limites politiques, pendant que se poursuit le dialogue social mené par l’ensemble des directions syndicales, Macron peut donc continuer à faire voter des lois plus réactionnaires les unes que les autres : loi Blanquer sur l’école le 19 février, deux lois sur la justice les 18 et 20 février, loi contre le droit de manifester le 12 mars, projet de loi sur la fonction publique, etc. En même temps se poursuivent les concertations concernant notamment la réforme du statut des enseignants, la réforme de la fonction publique et celle des retraites. Dans son offensive, Macron bénéficie également de la politique des organisations diverses de « gauche », qui font obstacle à toute véritable alternative politique à même de satisfaire les revendications des salariés.

En dépit de ces obstacles, il demeure indispensable d’agir pour imposer la rupture du dialogue social et le combat uni contre la politique de Macron, pour le retrait des réformes. Agir ainsi, c’est contribuer au murissement du mouvement spontané, dont on vient de voir en Algérie quelle ampleur il peut prendre.

 
 
Mis à jour le
10
novembre
2019