, Bulletin n°15
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Culture

L’esclavage : de Django à Lincoln

À l’occasion des sorties quasi simultanées au cinéma de Django Unchained (Quentin Tarantino) et Lincoln (Steven Spielberg), nous proposons une esquisse d’analyse de ces deux œuvres ainsi qu’un comparatif entre elles.

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Si nous entreprenons ici un tel travail, c’est parce que ces deux films traitent de l’esclavage des Noirs aux États-Unis, quoique convenons-en de manière totalement différente. Django est une fiction se déroulant deux ans avant la guerre de Sécession, Lincoln est beaucoup plus réaliste puisqu’il se concentre sur la lutte du président américain Abraham Lincoln au moment du vote du Sénat concernant l’amendement abolissant l’esclavage aux États-Unis.

La question qui nous préoccupera dans notre analyse sera celle du travail de mémoire de l’esclavage. Comment Django Unchained et Lincoln participent-ils à un travail de mémoire de l’esclavage ?

Le premier point qu’il nous semble devoir mettre en avant concernant ces deux films est leur aspect fondamentalement pédagogique pour le grand public car il est certain que la thématique de l’esclavage comme évènement majeur de l’histoire reste encore largement inconnue.

« Django » et le travail de symbolisation de Tarantino

Le premier film à être sorti est Django. Comme nous l’avons dit, le scénario de ce film se déroule deux ans avant la guerre de Sécession. Django Freeman est un esclave libéré par un chasseur de prime allemand du nom de Dr Schultz. Schultz apprend à Django le maniement du pistolet. Ils s’associent alors pour former un duo de chasseur de prime.

Le cœur de l’intrigue se situe dans la quête de Django pour libérer sa femme qui fut vendue quelques années plus tôt à un autre maître.

Cette fiction « humoristique » imaginée par Tarantino montre bien au spectateur la réalité de l’esclavage et la violence au cœur de cette expérience pour les afro-américains (marronnage, torture, Ku Klux Klan, etc). Et c’est sur cette base « réaliste » n’épargnant pas le spectateur que se construit la prouesse de ce film : faire rire avec l’esclavage.

Nous prendrons ici pour exemple une scène où on voit des membres du KKK faisant le point avant une campagne de terreur. Alors que nous spectateur sommes dans l’angoisse de voir les exactions qu’ils commettront, ces derniers ne font que discuter de leurs cagoules peu confortables lorsqu’ils galopent, Tarantino tourne littéralement en ridicule le Ku Klux Klan.

Avec le maniement du rire, Django nous permet de ne plus rester figés face aux horreurs de l’Histoire. Le rire permet ici un travail de symbolisation, de mise à distance et de pensée sur cet épisode de l’esclavage. Ce film nous semble particulièrement destiné aux spectateurs afro-descendants dans la mesure où il donne à voir sortir de cette expérience de déshumanisation et d’humiliation un héros noir.

La violence avec laquelle Django Freeman, dans la scène finale, supprime le propriétaire de sa femme et tous ceux qui ont pu collaborer à réduire à la servitude des Noirs, dénote bien d’une volonté du réalisateur de donner à voir un héros noir se révoltant et infligeant à toute une institution une violence que lui-même a d’abord subie.

Par un phénomène d’identification projective, Django peut être considéré comme un modèle de l’afrodescendant occidental du XXe siècle qui, construit par l’institution de l’esclavage, la transforme et s’en libère.

« Lincoln » : l’esclavage, une question juridique ?

Passons à présent à notre critique du film Lincoln. Celui-ci est un focus sur le combat de Lincoln pour l’abolition de l’esclavage. Ce film nous parle de la conquête des voix du Parti républicain de Lincoln avant le vote au Sénat de l’amendement abolissant l’esclavage.

Dans ce film nous percevons une différence fondamentale dans l’approche de l’esclavage par rapport au Django de Tarantino. Lincoln présente l’esclavage comme un problème juridique : l’œuvre de Spielberg traite de l’« abolition de l’esclavage » et non pas de la libération des esclaves. Lincoln nous parle de l’abolition d’un certain mode production et non pas de la libération (psychologique, identitaire et économique) d’une population asservie. Là est le problème de Lincoln, le film se déroule dans les hautes sphères de l’appareil politique américain. On ne voit pratiquement aucun afro-américain. Le film semble complètement déconnecté du terrain.

Plusieurs conclusions sur les faits historiques peuvent être tirées en regardant Lincoln :

 les afro-américains ont été complètement passifs dans leur libération ;
 Abraham Lincoln a aboli à lui tout seul l’institution de l’esclavage.

En admettant que la dernière proposition soi exacte, encore nous faut-il comprendre pourquoi Lincoln a voulu abolir l’esclavage. Là se trouve selon nous une autre grande faiblesse du travail de Spielberg puisque la seule réponse que nous décelons est celle de l’attachement du Président Lincoln aux valeurs de liberté et d’égalité. Nous repérons là une certaine admiration du réalisateur pour Lincoln ainsi qu’un certain patriotisme mettant en avant les « valeurs fondatrices »des États-Unis.

En fin de compte ce film nous semble, malgré sa qualité artistique et notamment la remarquable prestation de Daniel Day Lewis (incarnant Abraham Lincoln), être un échec d’un point de vue scientifique. De trop grandes omissions ont lieu sur les forces sociales, politiques et économiques motrices de cette révolution que constitue l’abolition de l’esclavage.

Même si Spielberg s’efforce de ne pas fournir au spectateur une image trop idéalisée du Président (en montrant notamment l’ambigüité de sa position concernant le vote des Noirs), il n’empêche que le réalisateur fait reposer le sort de tout un pays et de millions d’esclaves sur les convictions humanistes d’un seul homme. En cela le film Lincoln nous semble extrêmement lacunaire. Car à trop se concentrer sur un personnage il isole le problème de l’esclavage de toute une réalité sociale, économique et psychologique.

Malgré les critiques que nous avons formulées à l’égard de Lincoln, cette entreprise n’en reste pas moins très intéressante et profitable au grand public dans l’appréhension d’un des plus grands drames de l’histoire de l’humanité.

Comprendre que l’esclavage a existé et que c’est sur cette dénégation et exploitation jusqu’à la mort d’hommes, femmes et enfants que s’est construit le monde dans lequel nous vivons tel est l’objectif de ces deux œuvres Django Unchained et Lincoln. Sans aucun doute que ces deux films nous aident à nous souvenir et à penser cet évènement tragique que fut l’esclavage des Noirs.

 
 
Mis à jour le
1er
juillet
2020