, Bulletin n°3
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Haiti

Haïti : une histoire politique d’une grande richesse

Le 12 janvier, la terre tremblait en Haïti. En quelques instants, des dizaines de milliers de bâtiments s’effondraient à Port au Prince, la capitale, et dans de nombreuses villes. Plus de deux cents mille haïtiens étaient tués, d’innombrables blessés, l’économie dévastée, quasi tous les hôpitaux détruits.

Une « malédiction » ?

On parla d’abord de « catastrophe naturelle » . Mais si les séismes sont un phénomène naturel, l’effondrement général des bâtiments ne l’est pas. À l’évidence, l’ampleur de drame était liée à la misère, à la fragilité des bâtiments, à l’absence de plan d’urbanisme et de normes antisismiques.

Alors les médias accusèrent le gouvernement haïtien défaillant, l’absence d’État, la corruption, et évoquèrent la « malédiction » qui frapperait ce pays oû les cruautés de la nature (tremblement de terre et cyclones) se combineraient à l’incapacité du peuple haïtien à se doter d’un État fiable.

Ces discours servirent d’abord à justifier la mise sous tutelle du pays par les grandes puissances. Car, sous couvert d’aide médicale et alimentaire, le gouvernement américain fit débarquer des dizaines de milliers de soldats et de « volontaires » . D’autres pays, soucieux de faire prévaloir leurs intérêts dans cette région du monde, se précipitèrent aussi, à commencer par la France. Mais les États-Unis étaient maîtres de la situation, contrôlant ports et aéroport.

Ces discours servirent aussi à cacher les vraies causes de cette situation. On préféra oublier la longue histoire d’Haïti, la responsabilité des grandes puissances dans la situation de délabrement général du pays. De même, la lutte des classes sembla ne jamais avoir existé à Haïti.

Puis les médias tournèrent leurs caméras vers d’autres cieux.

Témoignage de médecins français : "J’ai vu des fractures simples de bras traitées par l’amputation, alors qu’on aurait pu les réparer. J’ai vu le résultat des "guillotines amputations" - c’est l’expression anglo-saxonne - et ces membres tranchées comme des coupe-cigares"

Un chirurgien américain disait  : "A quoi bon ? Ce pays est trop pauvre. Il n’y aura pas de suivis médicaux sérieux de vos patients. C’est tellement plus simple de les amputer. C’est propre, définitif..." (Le Monde, 30 janvier 2010)

Un crime impardonnable pour les puissances impérialistes

Le peuple haïtien s’est constitué dans une révolution véritablement historique : la révolte des centaines de milliers d’esclaves en 1791, leur victoire militaire sur les troupes de Napoléon, et la constitution par ces hommes devenus libre de la première république noire de l’Histoire (1804).

Et parce que cette insurrection n’a cessé d’être un exemple dans les Caraïbes et bien au-delà, les impérialismes n’ont cessé de faire payer aux Haïtiens cet acte fondateur, asphyxiant l’économie du pays pour le vassaliser, le réoccupant militairement ou le mettant sous le joug de dictateurs.

Aussi est-il utile de revenir sur une histoire souvent méconnue, complètement absente des manuels scolaires, absence due au caractère toujours subversif des enseignements que l’on peut en tirer.

Un paradis transformé en enfer

Les médias se sont complus à faire de la nature une composante majeure de la » malédiction » qui frapperait ce pays. Certes, il connaît de fréquents cyclones, et il y a des tremblements de terre….Pourtant, en 1492, quand les navires de Christophe Colomb accostèrent cette île, celle-ci parut aux yeux des navigateurs comme une sorte de paradis terrestre.

Si scandaleusement paradisiaque que l’on résolut de transformer le paradis en enfer.

Ces nouveaux « civilisateurs » furent d’une grande efficacité : ils soumirent les indiens aux travaux forcés pour produire l’or si nécessaire à leur civilisation… la quasi-totalité de la population indienne mourut. Il fallut trouver d’autres esclaves. On alla en chercher au Dahomey.

Puis l’or s’épuisa. Les espagnols se concentrèrent autour de la ville de Santo Domingo, laissant le terrain libre aux conquérants français. Le partage fut officialisé en 1697 : l’Ouest contrôlé par le roi de France fut appelée Saint-Domingue (correspondant à l’actuel État d’Haïti) tandis que l’Est resta colonie espagnole, préfigurant l’actuelle République Dominicaine.

Une formidable richesse

Dès le règne de Louis XIV, l’agriculture de la colonie fut organisée pour les besoins du royaume, au grand profit des colons et des marchands. Cultiver tabac, cacao, et sucre exigeait une main d’œuvre abondante. On fit appel à des misérables venus de France, à qui on promettait un bout de terrain en échange de trois années de travail gratuit. Mais le royaume avait trop peu « d’excédents » humains.

On recourut donc massivement à l’esclavage, lequel fut codifié par le sinistre « Code noir » . Ce texte précisait les droits des propriétaires et les souffrances qu’ils pouvaient infliger aux esclaves. Les « philosophes » du « siècle des Lumières » furent remarquablement « aveugles » sur ce document. Il est vrai que le trafic d’esclaves et les plantations enrichissaient la bourgeoisie française.

On a du mal aujourd’hui à mesurer la richesse produite par les esclaves de Saint Domingue. On estime qu’à la veille de la révolution française, les exportations de cette colonie étaient plus élevées, en valeur, que celles des États-Unis qui venaient d’arracher leur indépendance.

Mais cette richesse avait un prix en souffrances humaines : il y avait déjà 200 0000 esclaves vers 1750, il y en eut 500 000 en 1789 : un flux exceptionnel dans l’histoire générale de l’esclavage.

Face à ces centaines de milliers d’esclaves : environs 30 000 colons blancs. A cela s’ajoutaient 30 à 40 000 affranchis et mulâtres libres (métis) ; ils n’avaient pas les droits des colons mais pouvaient être propriétaires et avaient parfois quelques esclaves.

Contrecoups de la révolution française à Saint Domingue

En 1789, la révolution française bouscule cet ordre colonial. Les colons sont partagés entre hostilité à la révolution, très nette chez les grands colons, et sympathie chez les plus pauvres de ces colons. Quant aux hommes « libres » , noirs ou métis, ils revendiquent l’égalité des droits avec les colons.

En 1790, les propriétaires blancs tiennent une Assemblée coloniale à Saint Marc et rédigent une sorte de proclamation d’indépendance face à la révolution qui déferle en métropole.

Mais ils se heurtent aux revendications des affranchis mulâtres : ceux-ci tentent d’imposer leur revendication par les armes. La répression est féroce, et leur chef Vincent Ogé est supplicié.

Cet affrontement marque une rupture majeure entre les colons blancs et la majorité des mulâtres.

Les guerres d’indépendance dans des pays oû existe l’esclavagisme peuvent avoir des issues différentes. Aux Etats-Unis, la guerre d’indépendance fut conduite contre la couronne britannique par les colons blancs, dont les propriétaires d’esclaves. Aussi l’esclavage s’y prolongea après l’indépendance acquise en 1793, et jusqu’à la guerre de Sécession.

A Saint Domingue, ce sont les esclaves qui sont les acteurs de l’indépendance en même temps que de leur émancipation. Le rapport de force numérique en est une raison. Les idéaux de la révolution française, aussi bourgeoise soit cette révolution, furent aussi un point d’appui pour les opprimés.

À Paris, l’Assemblée Constituante tente de préserver l’ordre colonial
En 1790 est reconnue l’autonomie de la gestion des colonies. Celle-ci est réservée aux « citoyens » . En sont explicitement exclus les hommes libres de couleur. L’esclavage est maintenu. Après l’insurrection des mulâtres, l’Assemblée Constituante reconnaît, en 1791, les droits des « libres » de couleur ….mais seulement s’ils sont nés de père et de mère libres (soit un vingtième d’entre eux).
Août 1791 : l’insurrection des esclaves

C’est dans la nuit du 22 au 23 août 1791 qu’éclate la véritable insurrection, celle des esclaves noirs qui exigent l’abolition de l’esclavage. Les affranchis vont se rallier à cette insurrection.

L’insurrection s’étendit à toute la colonie, sous la direction de chefs dont le plus important est Toussaint Louverture. Celui-ci, réputé pour son courage et ses capacités de stratège, est un ancien esclave affranchi, qui possède en 1791 des terres et quelques esclaves.

Les députés de Paris contraints d’abroger l’esclavage

Face au développement de l’insurrection, les députés à Paris reconnaissent aux « hommes libres » , le 28 mars 1792, les mêmes droits que les colons. Mais rien ne concerne les 500 000 esclaves.

Ces insurgés cherchèrent donc d’abord un appui du côté des Espagnols de San Domingo. La monarchie d’Espagne, en guerre contre la France, propose son appui. Ayant le titre de lieutenant général dans l’armée d’Espagne, Toussaint commande 4000 hommes et remporte succès sur succès.

Les commissaires de la République qui étaient arrivés dans la colonie en 1792 décident alors d’officialiser la fin de l’esclavage. La Convention généralise la décision par décret du 6 pluviôse An II (4 février 1794) pour toutes les colonies françaises. Le décret est adopté par acclamation.

L’abolition de l’esclavage modifie complètement la situation.

Opposés à ce décret, les colons font appel, en mai 1794, à l’armée anglaise. Toussaint rompt, au même moment avec l’Espagne, et passe avec 20 000 combattants du côté de la république française.

Les Anglais sont vite vaincus. Toussaint est nommé alors vice-gouverneur en 1796 et, en 1798, il prend en main le gouvernement de la colonie.

A cette étape, les esclaves ont donc arraché leur liberté ; ils constituent l’armée du pays et c’est un esclave affranchi, Toussaint Louverture, qui est de facto chef du gouvernement. Mais la question de la propriété de la terre n’est pas réglée. En outre, le territoire est toujours possession française.

Enfin, toute l’activité économique de l’île a été organisée pour les besoins de la métropole.

Toussaint est donc face à un choix : rester dans le cadre de la France coloniale, ou préparer l’indépendance ; respecter la propriété coloniale ou distribuer les terre à tous les anciens esclaves. Or, il n’y avait pas de bourgeoisie autochtone assez développée pour construire une réelle indépendance. Il n’y avait que des planteurs et des marchands qui voulaient poursuivre leurs activités dans le cadre des rapports coloniaux ou, à défaut, dans un cadre de soumission aux puissances coloniales.

Face à ces intérêts, il y avait l’aspiration des noirs émancipés à un partage égalitaire de la terre.

Tout poussait donc les chefs de l’insurrection à un compromis avec la métropole. Toussaint « retourne sa chemise » et rassure les planteurs. Il dresse son pouvoir contre ceux qui avaient gagné leur indépendance par des années de combat. Par décret du 12 octobre 1800, il contraint les anciens esclaves à travailler comme salariés dans les plantations par véritable travail forcé, réprimant toute contestation et permettant la reprise de l’activité économique.

Puis il prend le contrôle de la partie espagnole de l’île et promulgue une constitution.

La contre offensive impériale

Toussaint se fait nommer gouverneur à vie. Napoléon envoie alors une expédition militaire de 30 000 hommes, avec le projet (encore dissimulé à ce moment là) de rétablir l’esclavage.

L’expédition est conduite par Leclerc, et par des généraux mulâtres comme Pétion et Boyer.

Les troupes de Napoléon sont les plus fortes. Mais leurs pertes sont très lourdes : 5000 morts et autant de blessés et malades. Les généraux noirs, dont Christophe et Dessalines, sont contraints de se rendre, puis Toussaint lui-même se rend. Promesse lui a été faite qu’il pourrait retourner sur ses terres. Mais, arrêté, il est expédié dans une prison du Jura oû il va mourir en avril 1803.

Aussitôt Toussaint arrêté, le général Leclerc multiplie les exécutions. Les généraux mulâtres de l’armée française comprennent alors que l’objectif est de rétablir l’esclavage. Alexandre Pétion organise une insurrection. D’autres généraux le rejoignent, dont Christophe, puis Dessalines.

La guerre est féroce. Des chiens dressés à tuer sont lancés contre les insurgés ; les prisonniers sont tués. Rien n’y fait. L’armée française doit capituler en novembre 1803.

Dessalines proclame l’indépendance du pays le 1er janvier 1804 au nom des principes de la Révolution française, et rétablit son nom indien d’Haïti (Ayiti).

C’est donc après 12 années de combats que fut proclamée la première République noire du monde.

Premiers pas difficiles : le règne éphémère de Dessalines (1802-1806)

Tout reste alors à faire, dans les pires conditions, dans un pays ravagé par la guerre.

Dessalines s’attribua le titre d’empereur, rendit officielle la langue française alors que la population parlait essentiellement le créole, et expropria les colons sans pour autant régler la question de la terre. En effet, s’il interdit aux colons blancs de posséder des terres, il attribua les meilleures d’entre elles à ses officiers. De grands propriétaires en remplacèrent d’autres, sur lesquelles il fallut utiliser des travailleurs. L’obligation du travail instaurée par Toussaint fut renforcée de manière brutale. De nouveau, l’insurrection gronda. Christophe et Pétion prirent la tête de l’insurrection, et firent assassiner Dessalines en octobre 1806. Pour certains, cet assassinat aurait été décidé pour couper court à un ultime et tardif projet de Dessalines qu’il aurait ainsi formulé : « Les terres des anciens colons appartiennent à tous. Je veux qu’elles soient partagées avec équité ».

Christophe contre Pétion : la dislocation du pays

Le pays se disloqua alors.

À l’Est, les hispano-créoles retournèrent sous l’autorité de la couronne d’Espagne jusqu’en 1821.

Quant à la partie haïtienne de l’île, elle se scinda en deux. Au sud, le sénat confia le pouvoir au mulâtre Pétion, tandis qu’au nord gouvernait Christophe, ancien esclave noir, qui se déclara roi.

La partition semble donc nette : République de propriétaires mulâtres à Port au Prince, monarchie noire au nord. La réalité est plus complexe. Car la question de la propriété de la terre était décisive et n’était pas réglée. Et le droit à la terre était une revendication fondamentale des esclaves insurgés.

Au nord, le roi Christophe, renforça le travail forcé sur les terres qu’il distribuait à ses proches. Les paysans noirs se révoltèrent. En 1820, une dernière révolte conduisit Christophe au suicide.

Au sud, les mulâtres étaient eux-mêmes très minoritaires. Alexandre Pétion fut amené à distribuer une large partie des terres à un grand nombre d’haïtiens, ce qui lui donna une base politique et facilita le développement d’une agriculture de subsistance. Jean pierre Boyer lui succède en 1816.

1818 -1843 : le gouvernement de Jean-Pierre Boyer accepte une dette insupportable

En 1820, à la mort de Christophe, Boyer rattache par les armes le nord à la république du sud. Puis il s’empare de la partie hispanique de l’île désormais réunifiée sous son autorité jusqu’en 1843.

Les grands propriétaires hispaniques y furent expropriés, et l’esclavage supprimé. Mais la population s’opposa à l’instauration du service militaire obligatoire ou à la réduction de l’usage de l’espagnol. La brutalité de Boyer contribua à susciter un sentiment national chez les dominicains.

De 1815 à 1823, la monarchie française restaurée tente, en vain, de rétablir un protectorat sur l’île.

Boyer proposa une indemnité aux anciens colons en échange de la reconnaissance de l’indépendance de l’île. Mais il n’y eut pas accord. Charles X préféra la manière forte : en 1825 il exigea une rançon de 150 millions de francs-or et envoie contre Haïti 14 navires de guerre. Cela équivalait à dix années de recette fiscale. Boyer redouta-t-il la force armée ? Voulait il la réouverture des marchés d’exportation ? Quoiqu’il en soit, il accepta.

Puis il imposa un code rural qui organisait le caporalisme agraire et des corvées pour l’entretien des chemins. Pour payer la dette, il créa un impôt spécial. Le mécontentement se développa.

Finalement, en 1843, une partie du pays se souleva. Vaincu, Boyer abdiqua et partit en exil. L’année suivante, définitivement cette fois, la République dominicaine reprenait son indépendance.

Commençait alors une longue période de plus de six décennies marquées par une extraordinaire instabilité politique. Cette instabilité trouve sa racine principale dans l’énormité de la dette imposée au peuple haïtiens lequel, qui, année après année, et dans la continuité de son insurrection fondatrice, multiplia les révoltes, mettant en bas gouvernement après gouvernement.

1843-1915 : une instabilité politique assez ordinaire

Il est de bon ton, dans les textes consacrés à Haïti, de mettre en évidence « l’instabilité et la violence politique » de cette période. Mais une telle instabilité est générale en Amérique latine et centrale durant au moins le XIX° siècle. La base en est la faiblesse de la classe dominante, de ces bourgeoisies toutes plus ou moins soumises aux impérialismes, toutes plus ou moins compradores et arriérées. Ce n’est pas une question morale : c’est simplement le fait que le développement du capitalisme est inégal et que les grandes puissances entravent le développement des plus faibles ou de ceux qui sont entrés plus tardivement dans le monde du capitalisme.

En Haïti, la bourgeoisie coloniale a été décapitée. La nouvelle bourgeoisie, le plus souvent mulâtre, constituée après l’indépendance, est restée économiquement dominée par les grandes puissances avec lesquelles le commerce s’est poursuivi.

A cela s’ajoute une autre raison, propre à Haïti : cette nation qui s’est constituée par une insurrection des masses les plus misérables, reste marquée par cet acte fondateur. Aussi désespérées soit leur situation, les masses populaires ne cessent de reprendre le chemin de l’insurrection pour chasser les gouvernements qui les surexploitent et les oppriment. De là cette grande instabilité.

Une rapide énumération est significative.

De 1843, à 1847, quatre présidents se succèdent. Les révoltes se multiplient.

Puis un militaire noir, Faustin Souloque, se fait nommer empereur. Son règne dure douze ans. Un coup d’état y met fin. Avec le retour de la République, les planteurs mulâtres, enrichis par la culture du café, accentuent leur domination. Ce gouvernement tombe en 1867.

L’autoritarisme du président suivant, Salnave, entraîne des révoltes. Des groupes de paysans en armes, les « cacos » , s’organisent. Les coups d’État se succédèrent.

Sous le gouvernement du président noir Salomon, c’est la bourgeoisie mulâtre qui se soulève. 4000 mulâtres sont massacrés. Salomon finit de payer la dette. Il développe l’enseignement. Puis, face à une révolte conjointe de la population de Port-au-Prince et des cacos, il s’exile en 1888.

Outre la faiblesse de sa bourgeoisie et la propension à la révolte des opprimés, Haïti a la particularité de se trouver dans l’arrière cour des États-Unis, dont la puissance s’accroît rapidement à la fin du XIX° siècle. Les États-Unis vont donc multiplier leurs interventions. Ils revendiquent en particulier la pointe nord-ouest du pays, ce que refuse le gouvernement de Florvil Hyppolyte élu en 1889. L’inflation provoque de nouvelles révoltes. Neuf présidents se succèdent se de 1908 à 1915.

Tous ces gouvernements exploitent durement la masse des petits paysans et travailleurs noirs.

Première occupation américaine

Au début du XX° siècle, l’emprise économique des États-Unis sur le pays se fit lourdement sentir. Les compagnies américaines obtinrent des concessions de grande ampleur pour installer des voies ferrées et des plantations de bananiers, ce qui entraîna des expropriations de paysans.

C’est durant la première guerre mondiale que le gouvernement américain décide l’invasion d’Haïti.

Le prétexte en est une nouvelle insurrection des paysans « cacos » . Le président haïtien ayant fait massacrer des prisonniers politiques se fait lyncher par la foule le 28 juillet 1815. Le président Woodrow Wilson ordonne aussitôt l’envoi de marines. Un président docile est installé, et un « traité » donne quasi tous les pouvoirs aux Etats-Unis. En 1917, l’Assemblée est dissoute, une nouvelle constitution imposée. Celle-ci brise un tabou en autorisant les étrangers à acheter des terres.

Des infrastructures (routes, téléphones, ports) sont réalisées selon les besoins américains. Les occupants recourent aux corvées pour la construction des routes, et instaurent un ségrégationnisme qui était le décalque de celui qui était alors en vigueur aux Etats-Unis.

Les troupes d’occupation se heurtèrent à de puissantes insurrections. Dès 1918, des dizaines de milliers de paysans armés se révoltent, et attaquent la capitale en octobre 1919. Il faudra deux ans à l’armée américaine pour écraser cette insurrection. Les Marines eurent eux-mêmes deux mille morts.

En 1929, la crise frappe violemment les exportations agricoles ; de nouvelles insurrections paysannes éclatent. Ces insurrections se conjuguent avec la crise économique et sociale aux Etats-Unis, oû les grèves se multiplient. Les États-Unis sont ainsi amenés à retirer leur armée en 1934.

Mais il reste un gouvernement asservi, et une Garde nationale formée par l’armée américaine.

C’est durant cette période d’occupation qu’un type de relation inégale est mis en place entre les économies haïtiennes et dominicaines. Les États-Unis trouvent intérêt à installer en République dominicaine leurs usines sucrières tout en y utilisant des travailleurs haïtiens. Ce transfert de main d’œuvre sous payée et surexploité s’est accentué après le départ officiel des Etats-Unis. Avec la crise qui se développe à partir de 1929 se développe la xénophobie encouragée par les grands propriétaires dominicains. Elle culmine en 1937 avec le massacre de 50 000 travailleurs haïtiens en République dominicaine. Aujourd’hui encore, les travailleurs haïtiens jouent un rôle central dans l’économie de cette république.

La dictature de la famille Duvalier (1957 - 1986)

Après la seconde guerre mondiale, sur fond de misère sociale, l’armée multiplia ses interventions dans la vie politique, organisant putschs et élections. C’est ainsi qu’en 1957, un populiste nommé Duvalier put se faire élire en appelant au vote des noirs contre les bourgeois mulâtres.

Aussitôt élu, il instaure l’état de siège. La famille Duvalier (le père puis le fils après 1971) va terroriser le pays jusqu’en 1986 avec ses tueurs, les « tontons macoutes » . Il y aura des milliers de morts. Cette dictature, faisant contrepoids à la révolution Cubaine, est soutenue par les Etats Unis.

C’est en 1986 qu’une véritable révolution balaye ce régime. Duvalier-fils s’enfuit en France tandis que la population pourchasse ses partisans, épuration qui fut appelée le « déchoucage » .

Une junte militaire prend aussitôt le pouvoir. De nouveau, la répression s’abat. Un appel à la grève générale est alors lancé, notamment par la centrale autonome des travailleurs (CATH). Le Parti communiste désavoue cet appel. En 1988, a lieu un nouveau coup d’État. Cette instabilité inquiète le gouvernement américain, qui impose des élections sous contrôle des grandes puissances.

Des interventions impérialistes incessantes

Les Haïtiens portèrent alors au pouvoir Jean-Bertrand Aristide avec l’espoir d’obtenir quelques réformes. Ce prêtre, qui se présente comme le porte parole des pauvres, est élu en 1990 avec un réel appui populaire (67% des voix). Redoutant que les pauvres soient encouragés par cette élection à se mobiliser, la bourgeoisie organise un sanglant coup d’État. Aristide est chassé en septembre 1991. Il s’exile aux Etats-Unis, tandis qu’une junte militaire soutenue par la CIA prend le pouvoir. Ce gouvernement s’avère finalement inutilisable pour l’impérialisme.

En septembre 1994, le gouvernement américain de Bill Clinton envoie son armée et ramène Aristide. Celui-ci s’est engagé à mettre en œuvre le plan économique américain surnommé le « plan de la mort » par les Haïtiens. Aristide adopte les moeurs prévaricatrices de la bourgeoisie locale, dirige en sous main le gouvernement, puis se fait élire en 2000. Son score de 91% est sujet à caution.

Le régime se décompose alors rapidement.

Les gangs liés aux grands propriétaires et les « chimères » financées par Aristide se multiplient, tandis que les travailleurs cherchent à défendre leurs droits dans les nouvelles « zones franches » . et que les grèves sont réprimées. Finalement, la bourgeoisie chasse Aristide en 2004 avec l’accord des Etats-Unis. Précédée par des militaires français et américains, une force internationale est envoyée en Haïti : c’est la « mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti » (MINUSTAH).

Un nouveau gouvernement intérimaire est installé tandis qu’Aristide s’exile en Afrique du Sud.

L’occupation par les armées de l’ONU

Depuis 2004, Haïti est demeurée occupée par les troupes de cette mission « de stabilisation » ; la misère et la corruption n’ont bien sûr pas cessé, ni l’exploitation éhontée des travailleurs haïtiens dans les usines de sous-traitance. En 2009, face aux mobilisations ouvrières, les troupes de l’ONU ont servi à la répression. Et le pays est écrasé par des dettes qu’il ne peut rembourser. De temps à autre, le FMI ou autre institution allège un peu ces dettes, et offre de nouveaux prêts…à condition que soient poursuivies privatisations et ouverture des frontières. La dette enchaîne ainsi Haïti.

Lors de l’élection de 2006, contrôlée par l’ONU, René Préval est élu président, étant perçu comme le successeur d’Aristide. Il n’en met pas moins en œuvre la politique exigée par les impérialismes.

Haïti démantèle un peu plus les barrières douanières qui protégeaient son agriculture. Ainsi, alors que ses paysans produisaient le riz nécessaire, Haïti importe désormais des États-Unis la totalité du riz consommé ; il en est de même du porc. Ruinés, les paysans vont s’installer dans les bidonvilles de la capitale ou se font ouvriers agricoles à Saint-Domingue, en Guyane ou aux Antilles françaises.

Et quand les cours mondiaux des produits alimentaires explosent, le pays meurt de faim. C’est ce qui se passa en 2008, provoquant en avril des émeutes de la faim brutalement réprimées.

Privatisations, hausse des prix, baisse des salaires

Les privatisations antérieures avaient provoqué l’envolée de bien des prix, dont celui du ciment. Le gouvernement Préval poursuit cette politique en privatisant les télécommunications.

Ce gouvernement supprime en 2009 le 14° mois de salaire des fonctionnaires. Le représentant de la Commission européenne félicite aussitôt le gouvernement pour ce « geste courageux » .

Par ailleurs, le processus « démocratique » est cadenassé par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) dont les membres sont choisis…par le président. Ainsi, fin 2009, le CEP interdit à 16 organisations - dont Fanmi Lavalas liée à Aristide - de se présenter aux prochaines élections législatives.

Soumission aux impérialismes et « ateliers de la sueur »

La soumission est désormais totale aux exigences des impérialismes.

Ainsi, un accord de partenariat économique (Ape) signé en décembre 2009 avec l’Union européenne renforce la dépendance économique du pays. Les accords antérieurs (dont ceux de Lomé) permettaient à Haïti d’exporter sans droits de douanes tout en l’autorisant à taxer les importations. Le nouvel accord supprime les entraves douanières pour 80% du commerce avec l’U.E , et ouvre des secteurs vitaux comme les services.

Mais c’est aux États-Unis qu’Haïti est d’abord soumise. En 2009, avec une délégation de patrons, l’ancien président Clinton vient étudier les possibilités d’investissements, en particulier dans le textile. Il s’agit d’accroître les « ateliers de sueurs » , ateliers de sous-traitance qui utilisent 25 000 travailleurs haïtiens. Une nouvelle loi permettra de multiplier par cinq les exportations de ces « ateliers » (sous contrôle américain) vers les États-Unis. Ce plan inclut la République Dominicaine.

Face à cette politique, les combats de classes se développent.

Eté 2009 : Combat pour la hausse du salaire minimum

Le salaire minimum était de 70 gourdes par jour soit deux dollars. Malgré l’inflation sévère, un projet d’augmentation du salaire minimum traînait depuis 2007.

Finalement en mai 2009, les députés décident que ce salaire minimum passera à 200 gourdes (soit moins de 4 euros). Les patrons font immédiatement savoir qu’ils refusent cette loi. Aussitôt le président renvoie cette loi au parlement. Et le parlement ramène la hausse à 150 gourdes.

Les manifestations se multiplient durant l’été avec le soutien des étudiants et d’un certain nombre d’enseignants, dont Anil Louis-Juste qui sera assassiné peu avant le tremblement de terre. Des étudiants sont arrêtés, des licenciements (des « révocations » ) sont décidés par le patronat.

Les mobilisations touchent aussi l’Université : le 9 septembre, la police envahit la faculté de médecine et pharmacie occupée par les étudiants. Le 18 novembre, des professeurs et des 12 étudiants sont arrêtés à l’issue d’une manifestation qui dénonçait la crise de l’université publique et refusait « l’occupation du pays par une force étrangère » .

Le 12 janvier, le professeur Anil Louis-Juste est assassiné. Deux heures plus tard survient le tremblement de terre. L’armada humanitaire déferle.

Une intervention « humanitaire » aux couleurs de l’impérialisme

Les doutes sont vite apparus quant aux véritables motivations de l’intervention « humanitaire » . Il n’était que de voir le déploiement massif des troupes américaines sous prétexte de « sécurité » alors que, dans les quartiers dévastés, des comités populaires s’étaient créés pour assurer la sécurité.

Pour Sarkozy, il fallait préserver les intérêts de la France face aux États-Unis, préserver l’accord passé avec Haïti qui renforce la lutte contre les émigrés sans papiers en échange d’un peu « d’aide » .

La première crainte des impérialismes, c’est que la population haïtienne prenne les choses en main face à un gouvernement discrédité ; c’est que cette population, comme elle le fit dans le passé, balaye ce régime corrompu, jugeant que la vraie cause de ses souffrances, ce n’était pas la nature, mais le gouvernement haïtien vassalisé, l’impérialisme et, au-delà, le système capitaliste tout entier.

Les États-Unis n’ont pas oublié qu’au Nicaragua, après le tremblement de terre qui détruisit la capitale en 1972 (25 000 morts), le détournement des aides par le dictateur Somoza provoqua la colère populaire et accéléra la révolution nicaraguayenne. L’intervention des impérialismes vise donc à entraver toute révolte, et à réorganiser l’État haïtien pour mieux protéger leurs intérêts (surexploitation des ouvriers, enclaves réservées aux compagnies touristiques américaines).

Un plan très politique

Les pays « amis » d’Haïti (réunis le 25 janvier à Montréal) ont montré leur véritable objectif : pour la forme, on évoque la « souveraineté d’Haïti » mais tout se fera « avec une coordination clé des Nations Unies » , pour un objectif jugé « stratégique » . Il s’agit, tout en poursuivant « l’aide humanitaire » d’ « édifier des institutions démocratiques efficaces » . C’est donc une véritable mise sous tutelle d’Haïti, contre la volonté clairement exprimée en particulier par les syndicats haïtiens.

La solidarité avec ce peuple, au-delà de l’aide matérielle, consiste donc notamment à formuler les exigences suivantes (que devraient reprendre toutes les organisations du mouvement ouvrier) :

Annulation immédiate et sans condition de toute la dette (multilatérale et bilatérale).

Que toute l’aide envoyée soit sous contrôle des travailleurs haïtiens et de leurs organisations.

Retrait de toutes les troupes d’occupations (américaines, françaises comme celles de l’ONU).

Liberté totale de circulation des Haïtiens. Droit d’asile : accueil sur le territoire français (métropole et outre mer) de tout Haïtien qui en fait la demande.

Régularisation immédiate et durable avec regroupement familial de tous les Haïtiens sans papiers, en métropole comme en outre-mer (y compris en l’absence des pièces d’état civil qui sont impossibles à produire).

C’est aux impérialismes, en premier lieu à la France et aux États-Unis de payer les réparations, sans contreparties.



Mardi 12 janvier 2010, deux heures avant la catastrophe, était assassiné à Port au Prince un enseignant,Jn Anil Louis-Juste, un militant très connu à l’Université

Le sociologue Frank Séguy écrit à son propos que l’on doit à ce professeur l’expression de bourgeois-grandons : « Cette expression est de notre camarade Jn Anil Louis-Juste. Le terme grandons dans l’histoire haïtienne, désigne ceux qui, dans le partage des richesses du pays conséquemment à l’assassinat de Jean Jacques Dessalines, avaient reçu de l’état de grandes donations (grands dons) en terres ou qui s’en étaient emparées de par leur propre pouvoir. Aujourd’hui, on devra suer beaucoup si l’on souhaite rencontrer en Haïti un seul bourgeois qui ne soit pas grand propriétaire terrien (grandon, en créole). Cependant, ces terres ne sont insérées dans aucune production de type capitaliste `classique’. Elles sont plutôt travaillées par des paysans qui doivent payer le grandon en rente. De sorte que le terme bourgeois-grandons (ou grandons-bourgeois) convient mieux pour qualifier la classe possédante haïtienne » .



QUELQUES CITATIONS
L’abbé Grégoire  : « Haïti est un phare élevé au milieu de la mer des Antilles vers lequel les maîtres et les esclaves tournent leurs regards, les uns en rugissant, les autres en soupirant ».

Thomas Jefferson, président américain de 1801 à 1809, est de ceux qui soupirent : il faut, dit-il, « empêcher la peste de se répandre hors de cette île » .

Frantz Fanon : « le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence » (Les Damnés de la Terre)

Pierre Naville : La révolution des esclaves noirs contre leurs maîtres blancs, c’est le produit d’ "une lutte de classes qui prit l’allure d’une lutte de races".

Quand un bourgeois haïtien reprend à son compte le discours raciste de l’impérialisme :

Fin janvier, quelques jours après le tremblement de terre, le consul haïtien au Brésil - croyant les micros des journalistes éteints - explique que le tremblement de terre est « bon » pour Haïti parce que désormais « nous sommes plus connus » . Et il ajoute que « tout lieu habité par des africains est maudit  » car « l’africain en soi est porteur de malédiction » .

Travailleurs haïtiens en République Dominicaine, selon Frank Séguy* (extraits)

« Des centaines de milliers de haïtiens travaillent dans les pires conditions et sont soumis à de nombreuses exactions, à des meurtres parfois, encouragés par les propriétaires qui les exploitent.

Cette présence est actuellement estimée à 800 000 Haïtiennes et Haïtiens. 90% de la main-d’œuvre agricole dominicaine est constituée de travailleurs haïtiens.

Durant la deuxième moitié du 20e siècle, l’Etat haïtien s’était engagé par accord écrit avec l’Etat dominicain à lui fournir les travailleurs dont sa bourgeoisie a besoin pour entretenir ses plantations agricoles. Déjà en 1980, l’OIT (Organisation internationale du travail) avait reconnu que la seule expression propre à traduire la situation de ces travailleurs haïtiens en République dominicaine était celle d’« esclavage moderne » . (……)

La fin de la dictature en 1986 n’a mis fin qu’officiellement à cet accord.

Le trafic de travailleurs Haïtiens et de travailleuses Haïtiennes est une entreprise sciemment organisée. Il implique au moins : les soldats dominicains chargés de la surveillance de la frontière dominicaine, les propriétaires des usines sucrières et des grandes plantations de cannes-à-sucre, les agents de la migration, et d’autres secteurs non moins importants des deux côtés de la frontière.

Il ne sera peut-être pas superflu non plus de mentionner que chaque année, selon les données du Garr, au moins 20’000 Haïtiens sont rapatriés de force vers Haïti par l’Etat dominicain. Ce rapatriement se fait généralement au moment du payroll (de la paie). Les capitalistes dominicains, non contents d’exploiter pour une pitance la main-d’œuvre haïtienne, utilisent d’autres subterfuges pour ne rien payer. Ainsi, à l’heure de payer, ils appellent la police à laquelle ils feignent de dénoncer la présence d’illégaux dans tel ou tel endroit. Et la police de capturer toute personne de peau noire rencontrée sur les lieux.

Inutile de dire que des travailleurs dominicains sont aussi victimes de cette chasse organisée sur la base de la couleur de la peau. Celle-ci ne se pratique pas uniquement sur les lieux de travail. Les personnes sont souvent capturées dans leur domicile même, à n’importe quelle heure du jour...ou de la nuit. Et déportées, sans préavis, vers Haïti. Beaucoup d’entre elles, arrivées en Haïti ne savent pas oû aller, puisqu’elles ne sont pas nées en Haïti et n’y sont jamais venues auparavant. »

*Frank Séguy est un sociologue haïtien.

 
 
Mis à jour le
7
février
2021