L'insurgé
La jeunesse est la flamme de la révolution (Karl Liebknecht)
Pour une organisation révolutionnaire
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mars 2010, Bulletin n°3
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Mouvement ouvrier

Rosa Luxembourg

« Grève de masse, parti et syndicat »


Ce texte de Rosa Luxembourg, écrit en 1906, sur les relations entre la « grève de masse » (grève générale) et la révolution, les relations entre parti et syndicat. Il s'appuie sur les enseignements de la révolution russe de 1905 dans laquelle apparaissent pour la première fois des soviets.

Jusqu'alors, les positions de la social-démocratie[1] s'appuyaient sur les textes d'Engels. Celui-ci critiquait la position des anarchistes sur la grève générale (Bakounine en particulier) : le levier qui sert à déclencher la révolution sociale. Sans abandonner la critique des conceptions anarchistes, Rosa considère que la position de la social-démocratie doit être précisée à partir de l'expérience de la révolution russe. Son analyse s'appuie non seulement sur 1905, mais sur une analyse minutieuse des grèves en Russie dans les années qui précèdent 1905. Rosa utilise volontairement le terme « grève de masse » à la place de « grève générale » pour faire la distinction avec la conception des anarchistes.

L'article suivant présente un résumé des huit chapitres (notés I à VIII) de ce texte.


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I

La social-démocratie critique la théorie anarchiste de la grève générale (qui consisterait en un arrêt de travail massif forçant les capitalistes à capituler) : ou bien le prolétariat n'est pas assez organisé et préparé, et alors on ne peut pas réaliser de grève générale, ou bien le prolétariat est prêt, il est suffisamment organisé et alors pas besoin de grève générale. C'est grâce à cette logique que le mouvement ouvrier a pu se développer aussi rapidement en Allemagne.

La situation russe change la donne : la révolution russe de 1905 a permis « une réalisation grandiose de l'idée de la grève générale » ; et elle aboutit à une liquidation historique de l'anarchisme. En effet, les anarchistes n'ont joué aucun rôle dans la conduite de la grève générale : c'est la social-démocratie qui l'a dirigée. La grève n'avait pas pour but la révolution prolétarienne mais d'instaurer les conditions « de la lutte politique quotidienne et en particulier du parlementarisme ». En effet, dans la Russie tsariste, le suffrage universel, l'élection d'un Parlement était une des revendications du prolétariat russe en 1905 : la grève de masse s'est avéré « l'arme la plus puissante de la lutte politique pour la conquête des droits politiques ».


II

Les anarchistes ont une théorie « en l'air » ; ils ne partent pas de l'analyse de la situation réelle (et hélas, élaborée en dehors de la réalité leur théorie peut faire le jeu de la réaction). Quelles leçons peut-on tirer de 1905 ? La grève générale n'est pas décidée, programmée ; elle constitue un phénomène historique, qui se produit à cause de nécessités historiques. Vouloir faire de la propagande pour la grève générale pour « gagner peu à peu la classe ouvrière » à cette « idée » c'est aussi vain que « d'entreprendre une campagne de propagande pour l'idée de la révolution ou du combat sur les barricades ».


III

Les grèves de masse en Russie n'ont pas été soigneusement planifiées par les partis sociaux-démocrates et les syndicats. La grande grève générale de janvier 1905 contre l'absolutisme, s'est muée en de multiples grèves locales pour les salaires, en action économique. Mais si elle n'a pas débouché sur la fin de l'absolutisme, cela a permis d'organiser, d'éduquer le prolétariat, via l'école politique vivante.


IV

La grève de masse est en fait la forme sous laquelle la lutte prolétarienne se manifeste dans la révolution ; elle n'est pas un fait isolé. Elle est un mélange indissociable de politique et d'économie. L'histoire de la grève de masse est l'histoire de la révolution ; cette dernière produit la première. Si la grève de masse peut paraître spontanée, c'est que les révolutions n'ont pas de maître dirigeant, la déclenchant à son gré. Initiative et direction consistent à s'adapter le plus habilement possible à chaque situation. « La tâche la plus importante de « direction » dans la période de la grève de masse, consiste à donner le mot d'ordre de la lutte, à l'orienter » à chaque moment.


V

Dans quelle mesure « toutes les leçons que l'on peut tirer de la grève générale en Russie s'appliquent-elles à l'Allemagne » ?

« Les conditions sociales et politiques, l'histoire et la situation du mouvement ouvrier diffèrent entièrement en Allemagne et en Russie ». Faut-il en déduire que le prolétariat allemand ayant acquis des droits politiques, alors qu'en Russie règne l'absolutisme, la grève de masse n'a pas d'objet ? En réalité, la situation du prolétariat allemand ne diffère pas fondamentalement de celui russe. « C'est seulement par une action de masses vigoureuse et spontanée que (comme en Russie) sera conquis le droit de coalition pour les postiers et les cheminots allemands », de même que la journée de huit heures.


VI

Les dirigeants syndicaux prétendent toujours que le mouvement n'est pas assez fort pour lancer une grève générale ; mais ils ne le savent pas à l'avance. Ils sous-estiment la maturité politique du prolétariat inorganisé ; en période non révolutionnaire, le nombre d'adhérents, les résultats des élections ne donnent qu'une faible idée du potentiel révolutionnaire. Dans la révolution, la conscience de classe est pratique, active.

Le rôle de la social-démocratie est surtout de « diriger politiquement le mouvement », de le hâter, en expliquant aux masses pourquoi la révolution va venir, et quels sont les facteurs internes qui vont la précipiter ; en un mot, de « fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs. »


VII

Qu'est-ce qui a déclenché la grève de masse en Russie ? Ce n'est pas l'initiative du parti social-démocrate, mais le fruit d'un certain développement historique : révolution russe contre l'absolutisme réalisée grâce au prolétariat, élément moteur, alors que le capitalisme était déjà assez développé, (à la différence des révolutions de 1789 ou 1848 où la bourgeoisie était l'élément moteur). Cette révolution a un caractère double : « le prolétariat lutte à la fois contre l'absolutisme et contre l'exploitation capitaliste (…) la lutte révolutionnaire a pour objectif à la fois la liberté politique et la conquête de la journée de huit heures (…) ». La grève des masses est le moyen trouvé par les ouvriers pour recruter, organiser et préparer à la révolution les couches populaires, et de ce fait ses conclusions ne s'appliquent pas uniquement à la Russie.

En Allemagne, en cas d'offensive contre les droits de suffrage au Reichstag, il faudrait résister ; mais nul ne saurait prédire que cela serait le déclenchement de grèves de masse. Le parti social-démocrate est incapable de prédire ou de déclencher une grève de masse, son rôle est de préciser l'orientation politique de ces luttes. Une fois la bataille engagée, il serait impossible de rester dans la défensive. Si une « période de luttes politiques » s'ouvrait en Allemagne, elle n'aurait pour seul objectif historique que la dictature du prolétariat. Mais « cet objectif ne peut être atteint d'un seul coup; il ne peut être réalisé qu'après une longue période de conflits sociaux gigantesques ».


VIII

Une des conditions du succès du prolétariat sera l'unité de la social-démocratie (c'est à dire du parti et du syndicat), gage d'efficacité. Or il se trouve que les syndicats et le parti-social démocrate sont indépendants ; une grève de masse nécessiterait leur collaboration (puisqu'une telle grève de masse serait de nature à la fois politique et économique). Il n'y a qu'une seule lutte de classe : dans un mouvement révolutionnaire se rejoignent les objectifs et les luttes, économiques et politiques. Ce n'est que dans le cadre de la démocratie bourgeoise (du parlementarisme) que lutte politique et lutte économique se distinguent.

L'aile opportuniste[2] défend la théorie de l' « égalité de droits » entre les syndicats et les partis sociaux-démocrates; car elle « prétend réduire la lutte politique de la classe ouvrière à la lutte parlementaire et entend transformer le caractère révolutionnaire prolétarien de la social-démocratie pour en faire un parti réformiste petit-bourgeois ». Or l'action parlementaire des députés du Parti social-démocrate au Parlement bourgeois n'est qu'une partie de son travail politique au jour le jour (comme les syndicats luttent au jour le jour pour les salaires), un stade de la lutte des classes. Le Parti social-démocrate représente la classe ouvrière dans son ensemble et les intérêts de son émancipation « Il réunit en lui ces deux aspects de la lutte de classe qui visent la destruction de l'ordre social bourgeois ».

Trois preuves montrant qu'en Allemagne, les syndicats ne sont qu'une partie de la social-démocratie:

1. La social-démocratie a contribué à créer les syndicats.

2.La doctrine socialiste anime la pratique syndicale.

3. Le nombre d'adhérents aux syndicats est le produit de la propagande socialiste.

En Allemagne, dans ce pays où le Parti socialiste est le plus puissant, ses idées touchent les larges masses et la conscience politique des ouvriers syndiqués est élevée (les syndicats « libres »[3] ne représentent qu'une faible fraction des syndiqués). Du fait de cette conscience ouvrière, l'indispensable unité du mouvement ouvrier est en réalité déjà réalisée.

Mais l'énorme développement des syndicats dans la période de prospérité économique a créé une autonomie, une caste de permanents. La bureaucratie syndicale est née de la division technique entre lutte politique et lutte syndicale à l'intérieur d'une lutte de classe unique (la division intrinsèque entre combat économique et combat politique disparaît en période de crise). D'où l'étroitesse de vue, de cette bureaucratie, son refus de faire appel au sens critique des masses, d'analyser les limites du mouvement. Cela débouche à la fin sur une théorie de l'autonomie, de l'indépendance des syndicats, de la neutralité politique (la « neutralité » politique était au départ imposée par la législation réactionnaire de l'État prussien ; la bureaucratie l'a transformé en neutralité volontaire, justifiée par la soi disant nature particulière du travail syndical).

Avec le développement de ces fonctionnaires syndicaux, le syndicat se dote de ses propres congrès, résolutions, parfois différentes de celle du parti social-démocrate : il se dresse en face du parti social-démocrate.

Conclusion : une unité compacte entre syndicat et parti est nécessaire ; mais ce ne sont pas des discussions entre les différentes directions qui peuvent assurer cette unité.

« Dans la conscience de millions de syndiqués, le parti et les syndicats ne font qu'un, ils incarnent la lutte d'émancipation socialiste du prolétariat sous des formes différentes. D'où la nécessité, pour supprimer les frottements qui se sont produits entre le parti socialiste et une partie des syndicats, de faire coïncider leurs rapports réciproques avec la conscience qu'en ont les masses prolétariennes, autrement dit, il s'agit de subordonner de nouveau les syndicats au parti. »

Il ne s'agit pas de dissoudre la structure syndicale dans le parti, « mais de rétablir un rapport naturel entre la direction du parti et celle du syndicat, entre les congrès du parti et ceux du syndicat ».



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Rosa Luxemburg (1870-1919) et Karl Liebknecht (1871-1919), fondateurs du parti communiste allemand, furent assassinés le 15 janvier 1919 par les Corps Francs, sur ordre du Gustav Noske, membre du gouvernement du socialiste Friedrich Ebert (République de Weimar).

Militante polonaise, fondatrice du SPDiL (Parti Socialiste de Pologne et de Lithuanie), Rosa Luxembourg émigre pour suivre ses études et s'installe à Berlin. Elle sera en Allemagne la dirigeante incontestée de la gauche du SPD. À ce titre, elle dirige la lutte qui s'engage contre le révisionnisme montant dans la social-démocratie et théorisé par E. Bernstein. En 1898, elle rédige alors Réforme sociale ou révolution. Après la révolution russe de 1905, elle rédige Grève de masse, parti et syndicat (1906). En août 1914, elle est opposée au vote des crédits de guerre et elle s'engage avec Karl Liebknecht dans le processus de regroupement menant début 1915 à la fondation de la ligue Spartakiste, qui se transformera en KPD (Parti communiste allemand, 1918). Elle fut assassinée avec Karl Liebknecht lors de l'insurrection spartakiste (novembre 1918- janvier 1919).


Notes

[1]
Rosa Luxembourg militait dans le Parti social-démocrate allemand, parti qui avait été fondé sur des bases marxistes. En Allemagne, ce parti appelé le PSDA (Parti social démocrate allemand) a été créé en 1875 au congrès de Gotha, congrès qui construit le mouvement ouvrier allemand (création de syndicats, de mutuelles…). Le terme de « social-démocratie » désigne ici la IIème Internationale. (En Russie, où la bourgeoisie n'avait pas fait sa révolution, le parti de Lénine était (comme en Allemagne au départ) social-démocrate, tant que les tâches démocratiques bourgeoises y étaient progressives. En avril 1917, après la première phase de la révolution Lénine proposa de changer le nom en « Parti communiste » ( « Quel doit être le nom de notre Parti pour être scientifiquement exact et promouvoir politiquement une claire conscience de classe pour le prolétariat ? » in Œuvres tome 24 Les Tâches du prolétariat dans notre révolution.

[2]
Il s'agit de l'aile réformiste de la social-démocratie pour qui, c'est à partir de réformes successives que l'on passera au socialisme (cette adaptation à la société bourgeoise conduit à renoncer aux principes, au combat classe contre classe, d'où le terme politique d' « opportunisme »).

[3]
Rosa précise qu'à côté des syndicats ouvriers existaient différents syndicats bourgeois d'appartenance politique ou confessionnelle : syndicat chrétien, catholique ou évangélique, ou encore libéral. Les ouvriers n'étaient pas dupes face à l'apparence de « neutralité » que voulaient donner ces syndicats. Quand ils adhéraient aux syndicats ouvriers, ils savaient qu'ils adhéraient à une organisation socialiste (même si le mot « socialiste » ne figurait pas dans le nom du syndicat). Les syndicats « libres » recueillaient 1,2 millions d'adhérents, les syndicats ouvriers plus de 3 millions.






Mis à jour le 07 février 2017


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Mis à jour le 21 mai 2018